Jour 2 – Baalbek
Après avoir sillonné près de 6000 kilomètres à travers la France, l’Italie, la Slovénie, la Croatie, la Serbie, le Kosovo, la Bulgarie, la Turquie et la Syrie, la caravane amoureuse arrive à Baalbek. Le fourgon de Marc Vella aménagé pour transporter le piano, le camping-car des cinéastes et les trois bus aménagés pour héberger les caravaniers ne passent pas inaperçu près des ruines. Les bus, répondant aux doux noms de Kagi, Gédéon et Caribou, se sont en effet embellis au fil des rencontres, avec dessins et phrases comme « Je t’aime » en bulgare, « La Caravane amoureuse, vous êtes mes amis, je vous aime sans frontières » en arabe.
Debout sur une table du centre culturel français, Cyril accueille les caravaniers, rappelle quelques consignes puis nous envoie par groupes pour découvrir la vie sociale et culturelle de la ville.
Avec cinq autres caravaniers, nous sommes conduits dans une école et assistons à l’épreuve du brevet blanc réunissant plusieurs écoles. Présence dont je n’ai pas personnellement saisi le sens.
Nous sommes ensuite chaleureusement accueillis au domicile de Fatmeh. Derrière un foulard couvrant une partie de ses cheveux se cache une femme entrepreneuse. Dans son atelier, le savoir-faire en broderie acquis auprès de sa grand-mère et de sa mère est transmis à 295 femmes en difficulté. Certaines robes dont la conception demande un mois de travail sont présentées dans des expositions, à Beyrouth et à l’étranger. En novembre 2008, Fatmeh représente le Liban au premier salon euro-méditerranéen de la micro-entreprise féminine à Strasbourg (France), belle initiative pour valoriser le savoir-faire de ces 48 femmes artisanes de la rive Sud de la Méditerranée ainsi que du Niger, de Madagascar et du Vietnam. Une des plus belles créations de l’association et représentant toute la tradition du Liban y a été vendue 10000 euros. Quelle reconnaissance !
Fatmeh nous montre avec fierté quelques unes des créations de son atelier, des robes, des foulards et autres châles qui sont des merveilles pour les yeux. Elles transforment nos caravanières en femmes libanaises quand elles les essaient. Plus rien ne les différence de cette petite fille libanaise qui nous offre un défilé de mode et pose pour les photos.
En quittant le domicile de Fatmeh, Kevin nous invite à rencontrer son père à leur domicile. Nous prenons place dans la pièce servant à recevoir les visiteurs. En attendant l’arrivée de celui-ci, cet étudiant ouvre une malle et en sort un ensemble de chemises cartonnées. Il les ouvre et nous fait découvrir des paysages, des animaux, des portraits inattendus… Toutes ces œuvres sont réalisées à base d’éléments végétaux (fleurs et feuilles séchées de tout type, même du haschich !) collés sur du papier Canson blanc. Tamer, le père de Kevin, s’est découvert cette passion pendant la guerre de 2006.
Professeur de mathématique après avoir travaillé dans la police, cet homme atypique nous réserve une surprise. Il propose de nous lire des poèmes qu’il compose en français. Rencontre imprévue et singulière dans cette famille. Voici l’un de ses poèmes aux sonorités amoureuses, lu avec un plaisir non dissimulé et sous le regard admiratif de Kevin :
prisonnier dans mes rêves
c’était le roi de l’amour
et j’étais son élève
il gazouillait toujours
d’une façon adorable
en chantant les chansons
de tous les cœurs aimables
mais au fond des jaloux
qu’est ce qu’ils font
tous ces diables ?
au début du printemps
je chantais avec lui
les retrouvailles de nos âmes
un peu touchées de pluie
à la fin de l’été
mon amour me quittait
il ne reste que les pas
imprimés sur le sable
Un banquet est offert par la municipalité dans le quartier des restaurants, occasion pour les caravaniers de découvrir le traditionnel mezze (fattouche, tabbouleh, hommos, baba ghanouge, fatayer, chich taouk…) et d’approfondir les échanges avec les personnes rencontrées le matin. A la fin du repas, l’ancien maire ou le nouveau, tous les deux nous faisant l’honneur de leur présence, prend la parole et nous affirme que la ville est victime à tort d’une mauvaise image dans les médias. Message reçu.
Après le déjeuner, je décide de mettre à profit un temps libre pour faire quelques photos dans le parc Ras Al-Ain situé à proximité du restaurant. C’est un agréable havre de fraicheur d’où partent de nombreux canaux alimentant la ville et les jardins. En ce vendredi, jour de la prière hebdomadaire musulmane, de nombreuses familles s’y détendent. Les enfants jouent dans des structures gonflables ou au toboggan pendant que les plus grands jouent au foot ou fume le arguileh. Une famille venue pique-niquer sur l’herbe m’invite à prendre le café. Nous restons quelques instants à bavarder, un peu en français, un peu en anglais et un peu en arabe. Leur accueil est tellement chaleureux, libanais. Je suis obligé de les quitter pour rejoindre les caravaniers. Sur la route qui me mène au centre-ville, je croise des vieux jouant au trictrac sur le trottoir et échange quelques mots en arabe avec un marchand ambulant.
Bien que l’esprit de la caravane amoureuse laisse peu de place au tourisme, elle ne peut refuser à ses hôtes une invitation insistante. Encore moins quand la cité antique de Baalbek ouvre ses portes, elle qui a gardé un parfum évocateur de sa splendeur passée. Je peux enfin me rendre à l’intérieur du Temple de Bacchus que je n’avais pu visiter l’été passé. Cette œuvre architecturale parmi les mieux conservées du monde antique est vraiment impressionnante.
Au cours de la visite guidée, j’entends des sons relayés par des haut-parleurs puissants. Dans un premier temps, je pense au sermon du vendredi ou à l’appel du muezzin. Puis en écoutant attentivement, je reconnais le déroulement de la messe chrétienne !
L’itinérance musicale dans la circulation marque cette fin d’après-midi. A la manière d’un Franz Liszt qui partait à l’aventure avec son piano, Marc Vella emmène son élégant instrument noir laqué en déambulation dans les rues de Baalbek et entraîne derrière lui les caravaniers. Malgré l’escorte d’un policier en moto, nous perturbons quelque peu la circulation sur cet axe qui relie le quartier des restaurants au centre-ville. Globalement, nous recevons un accueil favorable. Il faut dire que ce cortège derrière un piano sur roulettes interpelle les gens. Des passants marchent à distance tandis que d’autres rejoignent les caravaniers et osent l’échange. Échanges de regards, de mains qui se serrent, de bisous. Seul regret, celui de voir ces stores métalliques des boutiques baissés en ce jour de prière hebdomadaire musulmane. Notre itinérance nous mène sur le parvis du centre culturel français où est prévu le spectacle dans la soirée.
Il est 20 heures, l’hymne national libanais retentit sur la place de l’évêché. Nous nous mettons debout face à cette jolie maison traditionnelle rénovée pour abriter le centre culturel français. Les libanais entonnent « Koullouna lil-watan, lil’oula lil-’alam… » (« Tous pour la Patrie, pour la gloire et le drapeau… »). Le spectacle peut ensuite débuter. Il mêle artistes de la caravane amoureuse et artistes locaux, favorisant ainsi les échanges entre les gens. Les musiques sont éclectiques. De jeunes artistes locaux offrent des morceaux pour ensemble guitares-synthétiseur, pour piano, pour guitare-ouds, pour guitare électrique.Dans leur improvisation, une complicité musicale évidente unit Marc Vella aux joueurs de oud. Pendant ce temps, les deux caravanières Estelle et Laure proposent des danses orientales et invitent les spectatrices à les rejoindre. Après cela, notre cher Tamer nous offre des poésies en français. La soirée se prolonge avec la troupe de zaffeh, dont la prestation fait écho à celle que j’avais vue l’année passée. Nous sommes galvanisés par l’énergie des danseurs. Finalement, nous nous retrouvons tous ensemble, caravaniers et spectateurs, autour de la dabkeh. Pour la plus grande joie de tous.
Avec Jesuel et Vincent, nous sommes invités à passer la nuit dans la famille de Kevin et Tamer. Pour se défaire de la fatigue de la journée, rien de tel que de tomber dans les bras de Morphée rapidement…

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