Jour 4 – Kfar Nabrakh

Jour 4 - Kfar NabrakhLes bus portent les stigmates d’une existence bien remplie, amplifiés avec les 6000 kilomètres parcourus pendant la caravane amoureuse. Que demande Kaji ? Un peu d’attention, de repos ou tout simplement une retraite méritée ? Ce n’est pas encore l’heure de sonner le glas. Nous le laissons à Taanayel avec sept caravaniers pour le remettre sur ses quatre roues. Avec un peu de retard sur notre programme initial, nous quittons la plaine de la Bekaa et rejoignons les montagnes de la région du Chouf.

Nous sommes accueillis à Kfar-Nabrakh par Feryal Abou Ismail, membre de l’Union des Femmes Progressistes. L’échange des salutations se poursuit autour de danses improvisées mêlant caravaniers et femmes de l’association. Étant donné notre arrivée tardive, nous enchaînons avec un déjeuner libanais mêlant les traditionnels fattouche, hommos, kebbeh

Après le repas, Feryal nous présente avec énergie l’histoire et les actions de l’association. Fondée par Kamal Joumblatt, également fondateur du Parti Socialiste Progressiste, son but est d’aider les femmes à accéder à plus d’indépendance : sortir, créer leur propre travail, avoir leurs propres ressources. Petit aparté, l’IPW a mené en décembre dernier une campagne permettant à une femme libanaise d’ouvrir un compte bancaire pour ses enfants mineurs, une première au Liban où jusqu’à présent seul le père était autorisé à le faire.

 

Malgré la chaleur étouffante de ce début d’après-midi, Feryal a à cœur de nous faire visiter Kfar Nabrakh. Pour une première halte, nous sommes accueillis par le prêtre de l’église saint Elie, église grecque-catholique reconstruite entre 2000 et 2004.

Wahib Bteddini nous ouvre ensuite les portes de son musée privé. Avant même son inauguration prévue en août prochain. Sculpteur et peintre, il expose ses œuvres dans un centre à deux étages qu’il a fait construire à côté de sa résidence. Ses toiles sont vibrantes de vie, de cette vie locale, avec la nostalgie d’un passé proche et lointain. Nos yeux se mettent à l’écoute de cette histoire. Mieux, Wahib nous emmène avec lui, nous transporte, nous conduit au milieu de ces danseurs de dabkeh, au milieu de ces femmes remplissant leurs jarres d’eau, au milieu de cette rue derrière un homme amputé d’une jambe et croisant cette femme accompagnée de ses deux enfants. Ces compositions recèlent vraiment une charge émotionnelle, aussi bien à travers le regard de cet homme au fusil que dans cette toile figurative illustrant les évènements du 11 septembre 2001.

Feryal nous conduit enfin à la demeure d’un vieil homme. Sa moustache, son turban blanc et son sarouel noir ne laissent planer aucun doute sur son appartenance à la communauté druze.

Pour faire bref, cette communauté fonctionne en vase clos depuis le 11ème siècle. Les druzes croient en la réincarnation des âmes au sein de leur communauté (métempsycose). Toute personne qui n’est donc pas née de père et de mère druzes ne pourra jamais devenir druze. Dérivée du chiisme et de l’ismaélisme, la doctrine est gardée secrète et les textes sacrés ne sont accessibles qu’à une élite initiée, aisément distinguable des « ignorants » par leur port du turban blanc. Dispersée par l’Histoire, la communauté druze habite pour l’essentiel au Liban, en Syrie et en Israël.

Après s’être déchaussés, le vieil homme nous conduit au rez-de-chaussée de son habitation. C’est une salle voutée en berceau d’environ dix mètres de long sur trois de large, le point le plus haut de la voute dépassant légèrement les deux mètres. L’intérieur est dépouillé, le sol est recouvert de tapis et bordé de coussins, des portraits sont fixés sur les murs blancs de la voûte, une chaise sur une plateforme au fond de la pièce semble dominer le lieu. Comme souvent, je prends des photos et n’écoute pas ou peu les explications. Et après je suis perdu pour donner des explications sur ce que j’ai vu. Sans trop prendre de risques, il me semble que c’est un lieu de prière commune où se rassemblent les initiés.

Marcher dans les rues de Kfar Nabrakh est l’occasion de faire de belles rencontres. Avec ces enfants au bord de la route. Avec cet homme druze à la porte de son domicile. Avec les sœurs Amani et Woroud, et leur ami Karim. Avec cette famille dont le très jeune garçon joue avec un vrai fusil, et la grand-mère qui offre des roses à Rosa, notre caravanière.

Après cette longue marche sous la chaleur, le maté est apprécié à notre retour au sein de l’association des femmes progressistes. Juste le temps de se reposer un peu avant de sortir le piano du fourgon et de hisser ces 400 kilos sur le lieu du concert dans la soirée.

 

Il est un peu plus de 19 heures, Féryal introduit le spectacle et remercie toutes les personnes présentes, notre peintre Wahib Bteddini, les élus locaux et autres représentants d’hommes politiques. La soirée est une alchimie collective où les caravaniers donnent le meilleur d’eux-mêmes. Marie-Astrid, Cathy et Marc au piano. Eric au ney turc, souvenir du passage de la caravane dans ce pays. Pablo à la guitare pour un chant d’amour en espagnol. Christine, Laure et Estelle à la danse. François au jonglage. Et Céline, l’artiste-cirque de la caravane, suspendue sur sa corde aux notes de Marc. A la fin, public et caravaniers se retrouvent ensemble pour danser sous la nuit étoilée du Chouf. Soirée magique…

 

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