Jour 6 – Nabatieh
Il est 7 heures du matin, plusieurs élèves et caravaniers prennent place sur les bancs de la chapelle du collège de Joun pour assister à la messe célébrée par le père Abdo Raad, directeur du collège. Des livrets intitulés « La Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome » sont mis à notre disposition pour suivre le déroulement de la messe selon le rite grec-catholique. Au fil de celle-ci, le père Abdo Raad prend le temps de nous apporter quelques explications complémentaires. Personnellement, je reste à chaque fois admiratif devant la splendeur de la liturgie orientale, les chants en langue arabe et le fort parfum s’échappant de l’encensoir à clochettes.
Sans vouloir se lancer dans une démarche anthropologique du spectacle, nous autres caravaniers ne percevons pas avec exactitude le plaisir pris par les spectateurs lors de nos spectacles. Bien sûr, des sourires sur les visages, des applaudissements soutenus sont des indices. Mais parfois cela peut prendre des formes moins perceptibles, comme chez cette femme visiblement touchée par notre démarche la veille à Joun. A la fin du spectacle, elle nous a invité ce matin dans son centre pour enfants en difficulté. Avec une très grande flexibilité aux évènements qui se produisent dans cette aventure humaine, nous avons modifié notre programme initial pour y intégrer cette rencontre.
Le centre situé à Ketermaya nous ouvre ses portes. La femme rencontrée la veille tient à donner le plus grand éclat à cette rencontre organisée en un temps bref. Elle nous présente, supports multimédia à l’appui, son centre d’accueil pour enfants orphelins et enfants atteints de handicaps. Le père Abdo Raad qui nous accompagne se charge de la traduction en français.
Après un petit-déjeuner offert, le piano est extrait de son fourgon et installé dans la salle. Les enfants font leur entrée progressivement et s’installent sur les chaises disposées en cercle autour du piano. Les premiers contacts avec les enfants sont froids. D’un coup de baguette magique, les caravaniers se transforment en clowns, jongleurs, musiciens. Les nez rouges de Marie-Claude et de Vincent, l’accordéon d’Yves, le ney d’Eric, le charango de Pablo, le tambourin de Catia facilitent l’apprivoisement des enfants et font naître des sourires sur leurs visages. Ce moment de fête se poursuit avec une farandole et s’achève avec une photo de groupe à l’extérieur. Une petite fille en profite pour s’introduire dans l’un des bus de la caravane, avec peut-être le souhait de prolonger l’aventure avec nous.
Notre hôte ne veut pas nous laisser repartir sans nous avoir fait visiter l’ensemble du centre. Nous la suivons donc dans les chambres, les salles de classe et la garderie pour les plus petits. Visite impressionnante, surtout quand on sait que l’Etat n’aide pas ou peu les structure sociales.
Nous quittons le centre avec les visages de tous ces enfants en tête et reprenons la route vers le sud en direction de Nabatieh, notre prochaine étape. Tirant vraisemblablement son nom du peuple nabatéen, cette ville était durant le premier et le deuxième siècle avant J.C. une station commerciale pour ses troupes qui se déplaçaient entre le port de Saïda et l’intérieur syrien. La caravane amoureuse se devait d’y faire étape.
Nous sommes accueillis sur le site de l’American University of Culture & Education par Mustapha Badreddine. Notre hôte nous montre sa parfaite maîtrise de la langue française. Cardiologue diplômé de la Faculté de Montpellier, il a travaillé en France avant de retourner au Liban en 1991. Il est maire de Nabatieh depuis douze années et ne brigue pas un nouveau mandat lors des élections municipales qui auront lieu la semaine suivante. Il nous dresse le bilan de ses actions (développement d’un pôle universitaire…), tout en rappelant le contexte de guerre qui a désorganisé la ville pendant de nombreuses années.
Mustapha Badreddine se propose d’être notre guide pour la journée. La visite de Nabatieh commence avec la tombe de Hassan Kamel al-Sabah, natif de la ville. Cet ingénieur chez General Electric est surtout connu pour ses nombreuses inventions dans les domaines électrique et électronique, et pour avoir permis l’avancement de la recherche sur la transmission télévisuelle hertzienne (source : Wikipedia). Puis la rue commerçante et la mosquée dont les reconstructions récentes font la fierté de la municipalité.
Escortés par la police et le maire, nos cars empruntent ensuite la route menant au château de Beaufort. Cette forteresse est implantée sur un éperon rocheux de 700 mètres d’altitude. La vue y est panoramique, de quoi vous couper le souffle. En contrebas, les méandres dessinés par le fleuve Litani, qui coule plein sud en descendant de la plaine de la Bekaa et fait brusquement un coude à 90 degrés pour partir plein ouest vers la Méditerranée. A l’horizon, le sud-Liban et… le nord d’Israël. L’endroit est oppressant de silence.
Construit en 1139 par les croisés, le château a été le témoin de tous les événements qui ont ensanglanté le pays. Rien qu’au 20ème siècle, il a été aux mains des Ottomans, des Français, des Britanniques, des Palestiniens, des Israéliens. Il porte aujourd’hui les stigmates de cette histoire mouvementée. Des traces de pilonnages par tous types d’obus, de roquettes et de missiles. Jusqu’aux blocs de béton, restes de la place forte moderne que l’armée israélienne a construite quelques dizaines de mètres plus loin, lors de son occupation du sud-Liban à partir de juin 1982, et qu’elle a détruite lors de son retrait du sud-Liban en mai 2000, ceci afin qu’elle ne puisse être utilisée par le Hezbollah. Actuellement, le bras vert brandissant un fusil d’assaut de type AK-47 sur fond jaune du drapeau du Hezbollah flotte en haut du château. Dans l’avenir, on se battra probablement de nouveau pour le contrôle de cette forteresse, son histoire tumultueuse n’est donc certainement pas terminée…
Mais les pierres ne sont pas les seules à être marquées par les évènements récents, les blessures dans les cœurs des habitants de la région sont encore vives. Mustapha Badreddine vit séparé de sa sœur et pointe du doigt la Palestine où elle réside, à seulement quelques kilomètres. Frontière infranchissable qui sépare les hommes, les familles.
En dépit des dégâts causés tout au long des années, quelques pans de la muraille du château demeurent. L’intérieur est même assez bien conservé. On y découvre un étroit tunnel donnant accès à des salles voutées, une grande salle qui fut certainement une chapelle et des tours probablement utilisées pour les tirs.
En bonus, quelques photos du château de Beaufort prises lors d’une randonnée en novembre 2009. Sous un soleil éclatant, nous étions partis au niveau du pont Al Khardaly franchissant le Litani. Ce fleuve a joué et joue un rôle géopolitique dans un milieu physique semi-aride et géostratégique dans les relations bilatérales Liban-Israël. Nous avions laissé sur notre gauche un poste de la FINUL contrôlant l’accès au sud-Liban, caché sous un mélange de filets de camouflage et de végétation. Restés au nord de cette frontière naturelle, nous avions atteint après quelques heures de montée le château de Beaufort.
De retour sur le site de l’American University of Culture & Education, un concert est donné. Fatigué par le rythme de ces premiers jours avec la caravane amoureuse, je ne prends pas de photos de la soirée. Pour une fois, je profite pleinement du spectacle offert ! Comme à chaque fois, la magie opère. Très vite, les corps ont envie de se mouvoir. Un homme vient spontanément accompagner Laure et Estelle à la danse tandis qu’une femme joue du derbake. Des danses et farandoles sont ensuite improvisées autour du piano. Avec un rythme endiablé et pour le plus grand bonheur de tous !
A la fin de la soirée, le maire prend l’initiative d’inviter certains d’entre nous pour dormir chez lui. Puis d’autres libanais l’imitent. C’est ainsi qu’avec Erwan et Céline, nous sommes hébergés chez Mohammed et sa femme. Nous faisons connaissance de ce couple dont les trois enfants sont expatriés, deux au Canada et un en Russie (j’aurai l’occasion de reparler prochainement de ce phénomène qui s’observe fréquemment au Liban). Après des échanges extrêmement riches, nous rejoignons notre chambre pour une bonne nuit de repos.

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