Chaque fois qu’Élie, un architecte, démarre un projet, il fait le plein « d’Aspirine » ou de « Panadol », noms empruntés au lexique médical pour décrire un des maux dont souffrent le Liban : l’obligation de verser des pots-de-vin aux fonctionnaires pour que les affaires tournent. « Nous devons verser beaucoup de « Panadol » aux responsables municipaux, à la police, aux inspecteurs en bâtiment et à toute personne impliquée dans un projet pour assurer sa bonne marche », explique Élie, qui n’a souhaité être identifié que par son prénom. « Sinon le projet risque d’être retardé pendant des mois ou même des années, souligne-t-il. Et la quantité de « Panadol » dépend de l’importance du projet, de son emplacement et du rang du responsable qui reçoit le pot-de-vin ».

Transparency International, organisation anticorruption basée à Berlin, classe cette année le Liban au 130e rang sur une liste de 180 États, du moins corrompu au plus corrompu. Il figure à la 14e place sur une liste de 20 pays du monde arabe, rapporte Jocelyne Zablit dans une dépêche de l’AFP datée de Beyrouth.

La corruption est endémique dans ce pays de 4 millions d’habitants, régi par un système confessionnel qui profite aux clans ou partis au pouvoir.

Les pots-de-vin sont versés pour obtenir un permis de construire, un permis de conduire, éviter de payer de grosses factures d’électricité ou des impôts, ou même pour obtenir un divorce, estiment des experts.

« La corruption au Liban touche la totalité de la société et existe dans toutes ses formes, notamment le copinage, le clientélisme, l’achat de voix et le détournement de fonds », souligne Transparency International. « Cela commence au plus haut niveau du gouvernement », explique Gina Chammas Mrad, consultante financière qui a travaillé dans le secteur public. « Si vous êtes issu de la classe moyenne, soit vous devenez corrompu soit votre niveau social recule ».

L’impact de la corruption s’est traduit par une perte de confiance dans le système et l’effondrement de l’État de droit, souligne Mme Mrad. La corruption a également contribué à une dette publique colossale de plus de 50 milliards de dollars, une des plus importantes au monde en terme de pourcentage du PIB.

Rami, ingénieur en électricité, explique qu’il ne peut pas conclure un contrat sans distribuer des enveloppes. « Ça va du petit employé de ministère au chef d’un département administratif », souligne-t-il. « Dans chaque estimation de projet, nous devons tenir compte des pots-de-vin ». « Ça fait partie du processus. Sinon les démarches administratives peuvent rester bloquées entre deux étages d’un ministère. C’est comme ça que les affaires se font au Liban », ajoute Rami.

Le message est clair quand il reçoit un appel téléphonique d’un responsable l’invitant pour une visite de courtoisie. « Quand on vous demande de passer prendre un café, vous savez que vous devez arriver avec une enveloppe préparée », dit-il en riant.

Mais, pour lutter contre la corruption, le gouvernement a promis des réformes et une agence gouvernementale anticorruption a été mise en place en mai dernier.

« Il faut changer les mentalités, pas seulement accuser l’administration », estime la ministre des Finances Raya el-Hassan. Elle propose d’informatiser les formalités pour réduire les possibilités de fraudes.

« Il faut niveler le terrain de jeu, pour qu’il soit clair et que les règles soient les mêmes pour tout le monde », estime Fadi Saab, consultant financier à la tête de la Lebanese Transparency Association, un ONG anticorruption.

Source : quotidien L’Orient-Le Jour, 20 juin 2010

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