carte2010.jpgLe Polyathlon des Cèdres, suivi du Polyliban, un événement unique en son genre, a eu lieu récemment au départ de Jbeil, reliant les trois plus hauts sommets du pays, à velo et à pied.

Polyliban, Liban multiple : sommets multiples, facettes multiples, expérience multiple. Le Polyliban précédé du Polyathlon des Cèdres (il consiste à relier la mer à Qornet es-Saouda (3 088 m) en moins que 24 heures !) est une initiative lancée en 2008 par un groupe de jeunes conjointement avec une association suisse, l’Association du Polyathlon, dont l’objet est de redonner le goût de la montagne à travers un parcours à vélo et à pieds des plus soutenus.

L’idée pour ces jeunes Libanais qui n’ont pas renoncé est de faire découvrir aux Libanais eux-mêmes et aux étrangers un autre Liban que celui qui saute aux yeux : un Liban vert, un Liban de paix, de convivialité ; de raviver un certain esprit de partage, de dépassement de soi, de solidarité… Cette manifestation sportive se veut une expérience qui « permette de transcender les barrières sociales, religieuses et politiques de notre société ; un moyen de réconciliation indirect où les différences sont dépassées par l’amour de la nature, l’entraide entre participants et l’endurance collective, physique et morale. Une occasion d’être au plus près de ce que nous sommes », dit Carole Akl, moteur de cet événement annuel.

En reliant les trois plus hauts sommets du pays avec nos pieds, en marchant ou à vélo, Qornet es- Saouda 3 088 m, Sannine 2 628 m et le mont Hermon 2 814 m, nous sommes bien au plus près de nous-mêmes. En pédalant quatre jours d’affilée de Jbeil à Tannourine jusqu’aux Cèdres, en escaladant Qornet es-Saouda pour redescendre à deux-roues des Cèdres à Baskinta ; poursuivant au sommet de Sannine pour piquer vers Zahlé et pousser de là vers les vignobles de la Békaa-Ouest et la réserve de Ammiq jusqu’au Qaraoun et au village de Rachaya el-Wadi pour terminer par l’ascension du biblique mont Hermon au lever du jour ; on rentre dans un rythme unique, une espèce de communion physique et spirituelle avec la terre, portée par l’énergie du groupe.

Le Polyliban compte des sportifs venus de tous horizons : du Nord, du Sud, de la ville ; du Liban, de République tchèque, d’Australie, de Suisse, de Belgique ; architectes, pharmaciens, enquêteurs des FSI, enseignants, photographes, hommes d’affaires, etc. qui ont en commun le goût de l’aventure et de l’exploration. Et du vélo, bien sûr, car le tour est principalement un cyclo-tour. Ceux qui adulent le vélo se font d’ailleurs de plus en plus nombreux chez nous. C’est sans doute cet espèce de rythme méditatif, « ce délicieux dénouement de tous les liens accablants de la vie, de la liberté de l’oubli, de la domination de l’espace, de la fuite vers l’infini » que procure « la petite reine » comme l’écrit Edmondo Amicis, qui les a conquis. Si la majorité des participants du Polyliban est masculine, quelques filles surnommées « amazones » s’y essaient. En douceur, avec une persévérance tranquille, avec passion néanmoins et sous la bienveillance de ces messieurs qui se dévouent sans hésitation pour leur donner un push au besoin quand le vent fait tanguer les vélos ou que les éboulis de la grande coulée de l’âpre Sannine les désarçonne…. Car les athlètes ont l’esprit sportif, un esprit de chevalerie aussi, façon XXIe siècle. C’est justement ce que souhaite distiller René Bugnion, président et fondateur de l’Association du Polyathlon, une certaine façon d’être : « Le Polyathlon n’a de sens qu’en chevalerie son essence/Quant à sa dame la montagne/Qu’elle soit la seule compagne/Poésie sa folle sœur/ Au désir de leur Seigneur/Chante vie et mort à toute heure », écrit ce juriste de formation, athlète émérite à 67 ans, poète à ses heures, inspiré par la montagne. Ou encore : « Simplicité, éclat et douceur/D’une chevalerie qui ne recherche pas la gloire/Mais va en la sauvegarde du Seigneur/Sans peur, ni du blanc ni du noir. » Chevalerie que l’on savoure le temps de cette escapade dans le temps comme le vin que l’on déguste au cours d’une escale Château Khoury après avoir dévalé les pentes qui nous mènent de Sannine à Zahlé dans un paysage lunaire à l’heure où la lumière se fait plus douce et où la terre se teinte de rose et d’ocre. Car, si le Polyliban est fait d’épreuves (80 km en moyenne de vélo par jour et l’ascension à pied des sommets), il est aussi ponctué de moments de douceur, de joie et de rires.

Ainsi, l’accueil chaleureux du maître du vignoble, Jean-Paul Khoury, et sa passion pour l’œuvre de sa vie (le vin) ont-ils vite fait de réchauffer les muscles et les esprits tendus par l’effort et l’aridité de la montagne ? Les Perséides, Cuvée Sainte Thérèse ou Rêve Blanc qu’il raconte nous transportent chacun dans une histoire, tout comme la citadelle et les pavés de Rachaya el-Wadi. Ainsi, le repas du terroir – offert par la municipalité de Aitanit – préparé par les bons soins de Nada et Berthe, qui cuisinent pour l’ordre de Malte, et qui nous reçoivent avec enthousiasme, nous dope-t-il pour tirer sur les kilomètres de montées qui nous attendent encore. Tout comme le regard protecteur et les encouragements des militaires qui nous accompagnent. Car l’événement est placé sous le haut patronage du commandant en chef de l’armée qui offre l’hébergement dans ses casernes – les filles ont parfois droit à l’aile des généraux – et un accompagnement de tous les instants ; pour assurer le passage, pour la sécurité, pour ceux qui fatigueraient et voudraient arrêter en chemin ou faire une pause, etc. C’était le souhait des organisateurs du Polyliban : que l’armée veille au grain ; pour justement créer un lien différent entre cette institution et le citoyen, dans un pays où elle est plutôt inconsciemment assimilée à la guerre.

De ce séjour qui resserre les liens avec la terre et avec les autres, on oublie la guerre et la violence et on revient avec un amour décuplé pour le pays. Sur le chemin du retour, en voyant la vierge de Zahlé se profiler de loin, sur les hauteurs blanche, grande, éclairée, et les tuiles de cette petite ville mythique en escalier, je prie pour que mon pays demeure et que les hommes et femmes de bonne volonté, à l’instar de ces jeunes organisateurs, puissent y demeurer.

Source : Nicole Hamouche, quotidien L’Orient-Le Jour, 28 octobre 2010

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