Omar et son grand-père Salah el-HafiSalah el-Hafi est calligraphe. Originaire de Basta, il exerce ce métier depuis plus de soixante ans, mais la calligraphie est un métier qui se perd. Selon lui, il reste moins d’une dizaine de calligraphes dans la capitale libanaise.

C’est doucement, avec un sourire aux lèvres, que Salah el-Hafi raconte sa vie et son métier. C’est un homme charmant et plein d’humour, un vrai Beyrouthin qui n’a jamais quitté son quartier de Basta. Salah n’a jamais fait des études pour devenir calligraphe. Il a commencé sa vie professionnelle en tant que vitrier. Petit à petit, son hobby est devenu son gagne-pain. Et jusqu’à présent, après plus de soixante ans de métier, il ne se lasse jamais de calligraphier – pour le simple plaisir – les noms et les prénoms de ses interlocuteurs, des phrases de remerciements rendant grâce à Dieu, ou encore des versets coraniques.

« Afin qu’elles restent intactes, les vitres étaient séparées l’une de l’autre par de grandes feuilles blanches. Je prenais les feuilles et je dessinais. J’étais doué pour le dessin. Je pouvais dessiner le musicien Abdel-Wahab par exemple. Puis je me suis décidé d’aller dans une école qui enseignait le dessin à Sanayeh. C’est un professeur spécialisé en France qui dispensait les cours. J’y allais deux fois par semaine. Je dessinais ce que je voyais, des balcons, des plantes… Quelques semaines après avoir commencé les leçons, j’ai participé à un concours et j’ai remporté le deuxième prix… Puis, peu de temps après, j’ai laissé tomber le dessin. Ensuite, je me suis intéressé à la calligraphie. Je regardais les manchettes des journaux, puis j’ai acheté un livre et j’ai commencé à apprendre, à copier plusieurs genres de calligraphies arabes. Il y a plusieurs écritures en langue arabe, comme le farsi, le naskhi, le koufi, le silousse… », raconte Salah el-Hafi.

« Un de mes amis s’est rendu une fois en Irak, je lui ai demandé de me ramener un livre. Cet ouvrage coûtait très cher, mais il m’a été très utile. Je n’ai jamais appris la calligraphie auprès d’un maître. Pourtant, il y en avait à Beyrouth », ajoute-t-il.

Aux yeux de l’artiste, Kamel el-Baba était le plus grand calligraphe. L’homme donnait des cours, et Salah el-Hafi l’avait rencontré une fois. Il était venu faire une commande de vitres dans son magasin. Il avait des cahiers étalés devant lui et il lui a dit : « Tu as une très belle écriture, où as-tu appris la calligraphie ? »

« J’ai alors répondu que j’ai appris seul, il s’est donc présenté et j’étais très content qu’il ait aimé mon écriture », raconte l’artiste très fier de lui.

Fleurs et pierres tombales

« Mon magasin était situé à Bab Idriss, poursuit Salah el-Hafi, il y avait à côté de moi un fleuriste. J’ai commencé à écrire sur les rubans pour lui. J’ai même écrit sur un ruban épinglé à un bouquet de fleurs envoyé à Riad el-Solh. À Basta, où j’habitais une vieille maison, celle de mon père, les gens me connaissaient, un marbrier du quartier m’a proposé d’écrire sur les plaques des cimetières. J’ai écrit presque les trois quarts des pierres tombales du cimetière de Basta. »

Salah el-Hafi a écrit aussi diverses plaques commémoratives pour des projets qu’on inaugurait à l’époque, ou encore des plaques où l’on écrivait des versets coraniques que l’on accrochait au mur des maisons.

« Aujourd’hui, je poursuis mon travail, j’écris des calicots pour les manifestations. J’ai beaucoup travaillé en 2005 et en 2006. Il y a aussi des saisons, celles des élections par exemple, où je peux écrire des centaines et des centaines de banderoles. J’écris des calicots même si je ne suis pas du même avis politique que ceux qui les commandent. Je n’ai nul état d’âme là-dessus. Je dois bien gagner ma vie, non ? », ajoute le vieil homme.

Les gens font appel à lui lors des mariages, surtout quand il s’agit d’un grand mariage traditionnel. Il écrit le nom des invités sur les enveloppes, une belle écriture soignée qui fait très bonne impression.

« À plusieurs reprises j’ai donné, et je donne jusqu’à présent, des cours d’écriture à des personnes désireuses d’apprendre, pour leur propre plaisir, la calligraphie. Dans notre famille, nous avons tous travaillé d’une façon ou d’une autre dans le domaine de l’écriture. Mon père était menuisier, il travaillait pour l’imprimerie d’an-Nahar, lui fournissant les cubes en bois qui portaient les lettres, du temps où l’imprimerie fonctionnait encore au plomb », confie encore l’artiste.

Aujourd’hui, il ne vit plus dans sa vieille maison de Basta, que la municipalité a détruite, même si, dit-il, l’édifice était un bâtiment classé. Il habite toujours le quartier, mais il a déménagé dans un immeuble situé à proximité de la résidence de l’ancien Premier ministre Chafic Wazzan.

Salah el-Hafi vit avec sa femme, ses deux enfants et son petit-fils. Ses enfants n’ont pas appris son métier et, s’il faut l’en croire, ils n’ont pas une belle écriture.

Source : Patricia Khoder, quotidien L’Orient-Le Jour, 09 novembre 2010

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