L’aventure humaine de la caravane amoureuse (5/10)
Jour 5 – Joun
De bon matin, nous quittons l’école de Kfar-Nabrakh qui nous a accueilli la veille et rejoignons le groupe de femmes progressistes sur une place du village. Autour d’un petit-déjeuner partagé, ce sont les échanges de mercis et d’accolades en signe d’au revoir.
Riche de ces belles rencontres, la caravane amoureuse reprend la route et fait une halte au bord de la mer près de Saïda. Hubert profite du complexe balnéaire pour mettre à jour le site internet de la caravane. Partager avec le reste de la planète notre quotidien exige du temps pour écrire les articles, sélectionner les photos… et surtout une connexion internet qu’il n’est pas toujours facile à trouver. Pendant ce temps, je profite de la piscine, avec d’autres caravaniers !
Arrivés à Saïda, nous laissons derrière nous le château de la Mer, un château croisé situé sur une île en bordure du port, et nous dirigeons à pied vers le centre de la ville pour la traditionnelle itinérance musicale. Dans ce lieu grouillant de vie, le tambourin de Catia, l’accordéon de Yves et les balles de jonglage de François font naître des sourires sur les visages. Sourires de ces commerçants assis devant leurs étals de fruits et légumes, de kaak. Sourire de cet homme appuyé sur la portière de sa voiture. Sourire de ces femmes voilées portant leurs sacs de courses. Sourire discret de cette femme devant sa boutique de vêtements. Notre enthousiasme atteint les passants qui se réjouissent de notre passage. Très probablement une première pour eux, un jeune homme parade avec l’accordéon, un autre échange une puis deux balles avec François, un autre encore danse avec Laure. Des hommes seulement !
A la fin de l’itinérance, les caravaniers se dirigent vers un bar où certains sont restés pour travailler sur la mise à jour du site. Catia, elle, prend un temps pour parler avec un groupe de jeunes femmes voilées. De mon côté, j’en profite pour faire une rapide escapade sur la corniche d’Ain el-Mreissé. Un homme assis face à la mer consomme un café servi à l’arrière d’une camionnette. C’est étonnant de voir à quel point les gens apprécient que l’on aille vers eux. Le vendeur de café et le client insistent à ce que je les prenne en photo. Tant mieux pour moi qui aime faire des portraits.
Le Liban, qui se situe sur une voie migratoire majeure, voit chaque année passer des millions d’oiseaux. Sur la route de montagne qui nous mène à Joun, nous assistons au vol gracieux de pélicans blancs d’Afrique. Après avoir hiverné en Afrique, ils migrent vers leurs zones de reproduction (Grèce, Turquie, côtes des Mers Noire, Caspienne et d’Aral). A les voir, nous nous sentons pousser des ailes !
Le collège St Sauveur nous ouvre ses portes. Nous sommes conduits dans les dortoirs de l’école pour y déposer nos bagages. Youpi ! Nous abandonnerons cette nuit les couchettes des cars pour de vrais lits. Dans la cour de l’école, le piano est installé au pied d’une scène à la thématique maritime et surplombée par des drapeaux et banderoles aux couleurs du Liban et de l’école.
Il est 19 heures. La soirée débute par les prises de parole respectives des caravaniers Nathalie et Marc. La traduction est assurée par le père Abdo Raad, directeur du collège. Cette soirée est une malle aux trésors qui recèle bien des surprises. Les notes de Marie-Astrid s’égrenant avec une technique implacable. Les mouvements harmonieux et fluides de Christine dans sa danse improvisée avec Marie-Astrid. Les échanges poétiques et complices entre les clowns, Christine et Marie-José, et le jongleur François. La promenade du loup au milieu des spectateurs prouvant que les adultes peuvent encore être étonné. Les doigts de Cathy frappant le piano avec légèreté, les notes élégantes de son improvisation s’envolant dans la cour du collège. Pablo déployant tout sa vitalité à la guitare et au chant. Et Marc planant sur les cimes de la musique, ses doigts courant sur le piano. Céline sur son fil, Estelle et Laure aux danses orientales accompagnant l’improvisation de Marc. Un savant mélange de musique, poésie, danse et jonglage font que la magie du spectacle opère.
Des interventions donnent à la soirée une tournure assez inhabituelle. Celle de l’association « Enfants du Liban » pour l’accueil d’enfants libanais défavorisés dans des familles d’accueil en France l’été. Celle du « Mouvement ouvrier chrétien », mouvement social en Belgique développant un projet politique de solidarité et d’égalité (dixit le site internet). Celle du père Abdo Raad pour remercier une quinzaine de personnalités locales.
Après une heure trente de spectacle, la cour du collège se vide progressivement de ses invités d’une soirée. Quelques jeunes du collège et caravaniers improvisent alors des danses orientales sur la scène et une dabkeh autour du piano.
Lorsque la cour est vidée de ses chaises, Marc offre un concert « privé » à nos hôtes. Les notes jaillissent de son piano, avec ses colorations si particulières données par les variacordes. Un moment de grâce emplit le lieu lorsque les mots d’un chant byzantin se mêlent aux notes du piano. Après que Marc ait appris la technique des variacordes à l’un de nos hôtes, ils jouent ensemble à quatre mains. Puis à six mains avec le moine grec-catholique. La dédicace du livre de Marc laissera un souvenir de la soirée à ce dernier.
Vers 22 heures, le père Abdo Raad invitent les personnes encore présentes pour un temps de présentations et d’échanges, autour de tisanes et pâtisseries libanaises. Le père Abdo Raad partage son parcours tandis que les caravaniers indiquent ce qui les ont poussé à se lancer dans le projet de la caravane amoureuse. Nahel, une femme libanaise, nous offre son témoignage. Elle a 14 ans quand la guerre éclate. Plus tard, elle saisit l’opportunité d’aller en France pour obtenir son diplôme de médecin. Consciente que la paix lui a manqué en étant jeune, elle tient désormais à s’impliquer pleinement pour œuvrer pour la paix. Depuis une vingtaine d’années, elle organise l’accueil d’enfants libanais tous les étés en France avec l’association « Enfants du Liban ».
Le père Abdo Raad nous partage ensuite le projet fou qui l’habite : réunir un 6 août au sommet du mont Hermon des hommes et des femmes venant de chacun de ses versants, de Syrie, d’Israël, de Palestine et du Liban ! Pour se rencontrer, apprendre à se connaître, et affirmer que nous voulons vivre en paix les uns avec les autres, dans le respect des traditions de chacun. Cette rencontre serait hautement symbolique. Certains exégètes situent l’évènement de la Transfiguration du Christ quelque part sur les pentes du mont Hermon. Fêté le 6 août, ce mystère célèbre la vision de la Gloire du Christ qu’eurent Pierre, Jacques et Jean. « Son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière » (Evangile selon saint Matthieu, ch.17, v.2). Les libanais sont déjà prêts pour cette rencontre puisque chaque année, chrétiens, musulmans et druzes gravissent le mont Hermon le 5 août pour des temps de prière et de fête. Dans la Bible et le Coran, la montagne est le lieu de l’appel et de la rencontre avec le divin. Adhérant complètement au projet, Marc propose de poser son piano en haut du Mont Hermon et de donner un concert pour la paix. Ils ne savent pas que c’est absolument impossible, alors un jour, ils le feront…
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